
Manon va bien. Tout le monde s’accorde pour dire qu »elle « change » beaucoup en ce moment. Les grands-parents, les oncles, les tantes… tous la trouvent « mieux ». Je suis d’accord. Manon n’est plus aussi sur la défensive qu’avant. Elle s’ouvre aux autres, elle ne va plus en cours avec la peur de l’échec, de la mise à l’épreuve lorsqu’il s’agit de parler à haute voix devant sa classe… elle a pris une certaine confiance en elle. Rapidement.
Son kiné me disait ce midi que même sa démarche avait changé. Que Manon était moins voûtée, son pas moins hésitant. C’est vrai aussi. Manon semble plus à l’aise dans son corps. Elle n’est plus obligée de faire les disciplines sportives qui lui rendaient les muscles douloureux… elle est dispensée. Ca joue beaucoup… elle souffre moins de ses mollets.
Là-dessus, nous avons fait de réels progrès pour le bien-être de notre fille.
Mais les petites choses que la scolarité apporte comme desagrément, qu’on soit handicapé ou pas, elles sont toujours présentes, dans la vie de Manon. Là-dessus, rien n’a changé. Et je tente de prendre énormément sur moi pour ne pas ruer dans les brancards… J’ai choisi de me protéger derrière un dossier (Le PPS), derrière une épuipe enseignante, derrière Manon, qui me dit comment réagir… Ca parait incroyable que Manon soit desormais en mesure de me dire « Bon là maman, ne viens pas trouver l’élève en question. Je gère. D’accord? »… mais c’est pourtant la vérité. Elle me tempère. Et me demande d’appeler la secrétaire du collège pour le moindre souci… cette dame convoque et sanctionne mieux que personne. Mieux que moi.
Pourtant, j’ai envie de mettre les choses au point avec une élève de la classe de Manon… je fulmine. Je tente de me contenir… j’y arrive. Parce que j’ai mûri. Parce que c’est plus raisonnable. Mais je suis tout de même en colère.
Le PPS de Manon a mis en place un tas de choses. Vous le savez, j’ai déjà parlé des aménagements qui doivent être faits… (ça tarde à se mettre en place. L’ergothérapeute ne peut toujours pas venir faire sa séance hebdomadaire au collège pour apprendre à Manon à dactylographier ses cours… je n’ai aucune nouvelle de la MDPH, de l’aeeh… j’attends pour me lancer financièrement. On a trouvé un ordinateur portable pour Manon. On a pris les devants avec Jenfi. Même si on vient d’apprendre que l’inspection académique devait nous en fournir un…)… bref, on est dans un espèce de mode opératoire au ralenti, on attend un espèce de feu vert, de déclic… l’équipe enseignante de Manon a tout de même eu la gentillesse de mettre plein de choses à disposition de Manon, pour lui faciliter la vie. Elle est donc plus à l’aise en cours et a des notes qui reflètent davantage ce dont elle est capable, malgré sa lenteur. Les profs ont conseillé le choix d’une « tutrice », afin d’épauler Manon. Cette tutrice est une élève posée et serviable de sa classe. Elle s’asseoit à côté de Manon dans presque chaque cours et veille à la bonne prise des leçons et des devoirs… Manon la trouve très gentille. Elle comprend que cela a été imposé à la jeune fille et espère juste ne pas la déranger. Elle ne lui pas demandé ce qu’elle pensait de tout ça. Manon n’ose pas.
Apparemment, ce n’est pas la jeune tutrice que ça dérange, mais la meilleure amie de celle-ci.
C’est compréhensif, cette meilleure amie ne peut plus s’asseoir en classe à côté de sa copine. Manon lui a pris la vedette. Sans le vouloir. Je suis consciente qu’à cet âge, la meilleure amie est quelque chose d’important. Etre auprès d’elle en classe est un moyen de bavarder, de se sentir bien, tout en étant attentive à ce que dit le prof. Cette décision de choisir une tutrice pour Manon a été votée par l’équipe enseignante, dans le cadre du PPS. Nous avions trouvé cela bien, Jenfi et moi. Même si on tiquait un peu sur le côté obligatoire de la chose, et non sur le volontariat.
La meilleure amie de la tutrice ne semble pas décidée à en rester là. Elle se sent délaissée. Manon prend le bus pour rentrer du collège. C’est toujours là qu’on me la coince ou me la brutalise. Loin de la protection qu’offre l’enceinte de l’établissement. J’ai déjà eu à régler en septembre dernier, le problème d’un jeune garçon qui montait dans le bus avec Manon, pour l’insulter pendant tout le trajet jusqu’à la maison… la traitant bien fort de « gogol » , shootant dans son sac à dos… lui faisant des croche-pieds à la descente… j’ai dû intervenir quand il a choisi de descendre au même arrêt qu’elle (alors qu’il n’habite pas à côté de chez nous)… par chance, cette fois-là, Manon a pris peur et est restée dans l’abris de bus, situé près d’une zone commerçante. Elle m’a appelée avec son portable, devant le jeune garçon. Il a pris peur et il est remonté dans le bus… si elle n’avait pas eu ce réflexe, de s’immobiliser là où il y avait des passants, et de me prévenir, il aurait pu la suivre jusqu’à notre maison… le chemin est isolé, en terre. On peut facilement taper quelqu’un sans que cela s’entende. C’est un endroit qu’on voudrait éclairé, goudronné… mais le Maire fait la sourde oreille et attend qu’il se passe quelque chose.
Le jour où cela s’est passé, j’ai appelé le collège. L’élève a été convoqué et n’a plus jamais embêté Manon depuis…
Il y a une semaine, Manon attendait donc son bus de 15h, comme chaque mardi. La meilleure copine de sa tutrice était là,sous l’abri de bus, avec une autre fille, a tourné autour de ma grande timide. Comme si Manon était un animal de foire. Elle se marrait, tentait de destabiliser ma fille, qui ne faisait que regarder ses pieds, les mains croisés sur la fermeture éclair de son long manteau d’hiver. A un moment donné, alors qu’elle tournait autour d’elle en se rapprochant de plus en plus proche, elle lui a mis une taloche dans la nuque, faisant en sorte que Manon voit ses pieds d’encore de plus près… et en lui balaçant « J’en ai marre que tu me piques ma copine, sale connasse. Ca commence à bien faire. Prends-ça comme un avertissement, ok??? »…
Manon est montée dans son bus, seule. Ses ongles furent rongés jusqu’au sang. Quand elle est arrivée à la maison, j’étais avec mon amie Sandrine, la maman d’un petit garçon que je gardais avant. J’ai bien senti à la voix, et à la tête de ma fille, que quelque chose n’allait pas. Mais Manon n’a rien voulu dire… j’ai attendu d’être seule avec elle.
Elle m’a tout avoué une heure après.
J’ai appelé de suite le collège, en expliquant que le choix de mettre une tutrice pour Manon, avait des conséquences inattendues… La meilleure amie de la tutrice a été convoquée jeudi dernier. Elle en est ressortie furax et a dit de suite à Manon, alors qu’elle regagnait le rang pour le cours suivant »T’es qu’une salope pas plus handicapée que moi!!! T’es juste une conne! Si jamais tu répètes tout ça à ta mère et qu’elle me chope ou me refait convoquée, je porte plainte !!! »
Manon a dit ok. Qu’elle ne dirait plus rien. Elle a donc choisi d’être insultée. Et de me tenir à l’écart. La meilleure copine de la tutrice a dû connaître la raison de ce tutorat, quand elle a été convoquée. Je tenais à ce que l’on explique pourquoi Manon avait besoin de cette « béquille » humaine… »Manon est une enfant prématurée qui a des séquelles motrices… », lui a t’on dit lors de la convocation… depuis la jeune fille dit à tout le monde que Manon est une pauvre débile de prématurée. Que c’est un mot qui ne veut rien dire car tout le monde nait avec de l’avance. Que c’est juste une feignasse… une fouteuse de merde…
Je reste zen. Mais c’est un effort surhumain que je fais là.
Je n’irai pas à la rencontre de cette jeune fille, à la sortie du collège. Elle n’attend que ça.
Mon seul recours, c’est la réunion prof-élève à laquelle je dois me rendre mi-janvier. J’ai demandé deux rdv, un avec la prof principale de Manon, un avec sa prof de français.
Je pense remettre en question cette histoire de tutrice. Même si c’était bénéfique pour ma fille.
Je suis assez en colère.
Pas forçément contre cette jeune fille en particulier, mais contre toutes les réactions violentes que l’école engendre. Contre cette facilité à taper, à insulter… contre cette barrière qui n’existe plus, qui consistait à savoir s’arrêter…
J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on tape sur les gens avec une violence rare, sans limite. Et ça me fait très peur….
Je me souviens le jour où mon frère est revenu du lycée, les mains couvertes de sang. Il prenait le bus lui aussi, pour revenir à la maison. Et lui aussi, il était différent, atypique. Il était un espèce de geek en avance, un fan de Star Wars, qui écoutait J-M Jarre dans son walkman. Il lisait des revues de fans de Star Trek (ça s’appelait UFO je crois)… il s’enfermait dans un monde de SF pour oublier ce que nous avions vécu, plus jeunes. Il ne faut pas oublier qu’il a été davantage témoin que moi de scènes de violence conjugale. Puisque moi, mon père m’enfermait à clé dans ma chambre dès neuf heures pour que je ne sois pas blottie contre ma mère… à le supplier de la laisser tranquille, à pleurer… mon frère restait devant la télé et intervenait quand ça allait trop loin. Il aimait mes parents avec le même amour. Il était plus grand que moi. Il avait du recul, des explications à tout ça. Pas moi. J’aimais ma mère, pas mon père. Mon frère était donc un excentrique, un OVNI. Un jour, il est donc revenu en bus du lycée, comme d’habitude. Sans s’en rendre compte, il écoutait son walkman et balançait sa tête, les yeux ronds, fixes, dans le vide. Son regard perdu dans un néant de musique électronique, il ne voyait rien. Il était ailleurs. A un moment donné, un jeune homme est venu vers lui, d’un coup, énervé. Il a jeté le casque de mon frère en arrière de sa tête, s’est approché de son visage et lui a balancé « Comment faut que j’te le dise, connard, arrête de me fixer ok!!!! » et il lui a tailladé le dessus de chaque main avec un cutter… . Mon frère n’a rien dit. Des vielles dames ont dit au chauffeur de s’arrêter, bien après. Le jeune agresseur était descendu vite fait lors du débloccage des portes, à l’arrêt d’avant. Mon frère était un peu choqué. Destabilisé. Ce n’était pas grave. Mais quand je l’ai vu revenir à la maison avec ses mains en sang, j’ai chialé. Je devais avoir 12 ans, c’est mon frère qui me surveillait le soir, faisait à manger, puisque ma mère finissait à 22h deux semaines par mois… j’ai jamais compris pourquoi on lui avait fait ça. Sous quel prétexte.
Maintenant je sais que c’est parce qu’il avait une tête qui ne revenait pas… comme on dit si bien dans ces cas-là…
Manon a probablement aussi une tête qui ne « revient pas » à cette jeune fille.
Tant pis, faudra qu’elle s’y fasse.
En attendant, je veille. Les vacances de Noël arrivent, on verra comment ça se passe à la rentrée. Si c’est oublié, estompé.
J’espère. Car ce serait trop bête que Manon retourne au collège avec la boule au ventre. A cause d’une abrutie….