
Les français votent pour “notre” avenir, à Jenfi et à moi. Ca fait bizarre. Se dire que le population va décider de notre sort professionnel (façon de parler, à mon avis, les jeux sont faits depuis longtemps)… en même temps, je trouve ça bien que les gens disent ce qu’ils en pensent.
J’ai tellement l’impression que tout le monde se fiche du sort des postiers.
A la limite, je le comprends.
Je suis postière, détachée de mes fonctions depuis 2001… je suis rattachée à un pôle administratif (l’est parisien)… qui je vous le dis, ne me reverra jamais. Comment voulez-vous que je ré-intégre mon poste de guichetière à Paris???… en laissant mari et enfants à Bordeaux, hein??? Inconcevable, illogique, coûteux… j’ai plein de termes qui me viennent en tête, plus grossiers les uns que les autres. J’ai plein de peur, aussi, à l’idée qu’on m’oblige à la faire. Cette ré-intégration parisienne…
Je pense avoir assez déménagé comme ça. La mobilité géographique, on sait ce que c’est Jenfi et moi. On a été déracinés cinq fois… même pas pour un “plus” financier. Pour une promotion si vous préférez… non. Juste pour des fermetures de services. Et une envie de rester dans le vrai coeur de la Poste, à savoir”le courrier”… Jenfi et moi n’avons jamais été des commerciaux de génie. Je me souviens avoir été piégée une fois, au guichet. Au sujet de mon potentiel de “vendeuse de chronopost”. C’était pas gagné. J’ai eu chaud aux fesses. Car je vous avoue que les 3/4 du temps, quand quelqu’un se plantait derrière la vitre de mon guichet, le nez aplati, debout sur la pointe des pieds pour mieux me voir, et que ce quelqu’un me balançait en me tendant sa lettre ”Je veux que ça arrive demain??? C’est possible?”… je répondais “Bah c’est pour Paris votre envoi… donc en courrier ordinaire, normalement, c’est le lendemain. Puisqu’on est déjà à Paris… à moins que ce soit une question de vie ou de mort bien sûr? C’est obligé que ça arrive demain??? aucun pourcentage de retard???”
Si la personne grimaçait et me disait “arf, non, c’est pas une question de vie ou de mort, c’est pour mon divorce!… mais bon, c’est combien si je vous dis que c’est urgent?”…. j’y allais direct “Urgent c’est chronopost donc 99francs… en courrier ordinaire c’est le prix du timbre poste, 3 francs…”
Généralement, ça devenait pas du tout urgent.
Le bon sens aurait voulu que je vende du chronopost à tout prix. Mais je ne savais pas faire ça. Comme je ne savais pas demander la pièce d’identité à un client que je voyais tous les deux jours, quand il venait retirer un pli recommandé… je devais m’assurer de ne pas faire erreur sur la personne qui venait prendre cette lettre précieuse… je le savais… mais je trouvais que la réglementation frôlait des fois l’absurdité totale.
Ma chef m’a souvent sonné les cloches. J’ai jamais eu de soucis de mauvaise délivrance de lettre ou de paquet, d’erreur de caisse.
Le jour où je fus piégée par un faux client (qui était un commercial de chez Chronopost), j’ai par bonheur, vendu la précieuse enveloppe cartonnée qui coûtait la peau du cul. Je devais être soupçonneuse. Ou fatiguée. Je sais plus.
En récompense, j’avais reçu un panier garni.
Non, pas de prime.
Faut pas déconner. C’est la fonction publique!
Bref, tout ça pour vous dire que Jenfi et moi, la Poste, c’est avant tout un travail, un mode nourricier. Pas une vocation. Jamais je ne me suis entendue dire petite “Plus tard, je veux être postière!!!!”, avec plein d’étoiles dans les yeux. Comme le gamin qui veut être pompier et gendarme, et qui collectionne les camions rouges et les képis sur son étagère au dessus de son lit. Nan. Je voulais être prof d’anglais ou interprète. Je voulais vivre en Angleterre, avoir des enfants roux au teint laiteux… je me voyais parcourir le monde… je me voyais passionnée, libre…
J’étais à côté de mes shoes.
La vie a ses impératifs. Au Havre, c’est pas terrible pour se construire un avenir. Je ne voulais surtout pas être une charge pour mes parents. Un “Tanguy” en puissance. J’étais amoureuse. Je vivais loin de mon chéri. Je passais mon Deug LEA sur l’académie de Rouen. J’étais de moins en moins convaincue d’être faite pour l’enseignement. J’étais juste sûre d’une chose : je devais m’assumer financièrement. Et vivre en couple.
Les concours administratifs étaient affichés partout, à lépoque. Jenfi et moi avons passé celui des impôts et de la Poste, en juin 1990. Jenfi a eu les deux. Moi un seul, celui de la Poste. On a senti que c’était une issue, une sécurité. On voulait vivre ensemble, fonder une famille. La galère de mes cousins et cousines pour trouver du boulot sur ma région me rendait soupçonneuse quant à mon avenir en Normandie. La perspective de travailler chez Renault Sandouville ou la CGM me flippait complètement. J’étais libérée. Je voyais Paris s’offrir à moi.
On a donc choisi la sécurité. La fonction publique.
Décrocher un concours administratif n’a pas eu le même son de cloche auprès de nos deux familles, à Jenfi et moi. Jenfi a grandi dans une famille de fonctionnaires. Grands-parents militaires, parents chez France Telecom… c’était un peu l’histoire qui se répète. Cela voulait dire aussi que les rêves de maths sup que mon beau-père avaient envisagés pour son fils aîné… s’envolaient peu à peu… à son grand desespoir. C’était la facilité.
Pour ma famille, c’était champagne. L’hystérie totale. Ma grand-mère était gouvernante, ma mère aide-soignante… mon père soudeur…selon eux, je faisais un sacré bond social. Déjà, quand j’avais décroché mon bac (j’étais la seule parmi mes cousins et cousines à l’avoir eu… mon frère avait échoué aussi)… j’avais eu l’impression d’être une tronche. Mais avec le concours de la Poste, j’étais carrément devenue la star de la famille. Celle qui a une intelligence supérieure. Le truc de dingue.
J’étais heureuse. Je faisais de ma vie quelque chose de positif. Je prenais ma revanche. J’avais une paye assurée. Et je pouvais me marier et faire plein de bébés.
Je ne sais plus à quel moment tout a changé. Je me souviens être rentrée dans une grande famille “postale”. J’ai des souvenirs émus de ma formation, du foyer PTT qui m’a logée… j’avais le sentiment que tout irait toujours bien, que j’allais choisir une affectation dans un bureau près de mon futur logement… qu’ensuite je passerai le concours du dessus (celui d’inspecteur, à l’époque)… qu’après, je n’aurais qu’à me laisser vivre jusqu’à la retraite… sans me soucier d’échelons à gravir, et de lieu de travail à choisir… je vivais dans la capitale. Je me voyais revenir en province une fois devenue inspectrice… j’étais complètement dans le trip de ce qui e faisait du temps où mes beaux-parents étaient rentrés aux PTT… ils nous avaient tout expliqués… à Jenfi et à moi… on avait peur de rien. On était dans notre bulle.
Tout a changé. Il n’y a plus eu de concours. Et il a fallu déménager au gré des fermetures de services… si Jenfi voulait rester dans le secteur de la maintenance informatique sur les centres courrier… il fallait bouger.
J’ai eu mes enfants tant désirés. Ils ont eu des soucis de santé. J’ai levé le pied.
Et j’ai voulu suivre Jenfi en mutation. Laissant mon affectation parisienne derrière moi…
Aujourd’hui je ne sais pas ce que je vais devenir. Il fut un temps où il existait un tableau national de mutation. Ou on faisait partie d’une liste. Ou on nous appelait pour combler un départ en retraite… ce temps est révolu. Je ne suis sur aucune liste de Gironde. Personne ne fera appel à moi pour prendre un guichet sur la région bordelaise. Et pourtant, j’en vois des guichets fermés…
Je pense que c’est que le début. Des bureaux de poste de campagne vont disparaître…. des villages vont perdre leur âme.
Je ne sais pas quoi dire. C’est trop tard. C’est bien que les gens montrent ce qu’ils en pensent, en votant. La privatisation de France Telecom et D’EDF a servi de leçon. L’opinion a vu que ça n’avait rien eu de bon. J’en suis heureuse.
Même si je ne suis pas sûre qu’on se soucie de l’opinion, là où on jète les dés…
Mais bon. Je sais que je vais devoir retourner sur les bancs scolaires si je veux arrêter d’être nounou. Ca me saoûle. Carrément. J’avais fait ma feignasse de base en passant un concours aux PTT. J’avais misé sur la planque et non sur la grosse paye. Pari risqué, pari raté. J’ai jamais eu le nez fin.
J’avais pas prévu d’avoir des enfants qui nécessitent que je stoppe mon travail.
J’ai vraiment été naïve. J’ai pas misé sur les bons chevaux….
Mes tentatives/choix d’adulte auront été des échecs.
Une carrière de fonctionnaire brisée par une privatisation… une enfant handicapée…
Je vis avec mes échecs. Je les digère. Je les aime aussi…
Je ne vous cache pas que c’était plus confortable pour moi de savoir que je n’avais qu’à envoyer une demande de ré-intégration pour retrouver ma situation d’avant. Mais bon, si je ne dois plus faire partie de la famille postale, je survivrai…
J’aurai juste la haine.
Je pense que beaucoup de gens, fonctionnaires ou pas, ont la haine.
Mais je prêche quand même pour ma paroisse…. forçément….











