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C’était samedi soir, il y a dix jours… Nous étions à mi-chemin de nos vacances en Catalogne. Nous venions de passer une semaine plus qu’agréable à nous vider du rythme lancinant que le quotidien nous impose le reste de l’année. Nous n’avions qu’à dormir, manger, nager, visiter, lire, dialoguer… c’était simple et limpide. Mon air renfrogné et ma ride du lion m’accordaient un répit. Le petit vélo qui pédale dans ma tête avait dû crever… j’étais libérée des contraintes, des soucis, des impératifs…

J’étais bien.

Nous venions de prendre un bon petit repas sur la loggia de la location… Zoé et Manon avaient réclamé à sortir de table vite fait pour suivre Fort Boyard. Car oui, il y avait une télé là où nous avions loué. Nous n’allions pas sortir à la fraîche ce soir-là, trainant nos tongs chauds et sableux sur le bitume de la jetée de l’Escala… à la recherche de l’éventuel petit souvenir à ramener à un proche, dans les boutiques innombrables que compte la plage le soir venu… nous changions de location le lendemain. L’autre appartement n’était pas loin, à 200 mètres de celui où nous étions la première semaine. Mais il fallait tout boucler comme si nous faisions un trajet plus long. J’avais donc imposé une soirée sans sortie tardive, ce qui convenait à Zoé, un peu fatiguée. Je finissais donc les magnums du congélo, à vider impérativement avant le départ, aidée par mon homme et mon frangin… quand j’ai entendu le générique des meilleurs moments de « On n’est pas couché »… je suis allée m’affaler devant, laissant le soin aux deux hommes de finir de débarrasser et de préparer le café… Zoé jouait à la DS près de moi, Julie lisait… Manon allait et venait…

J’aime assez cette émission. Je la regarde le restant de l’année, souvent dans mon lit après un bon DVD ou une invitation chez des amis… le début me gonfle assez, je suis davantage intéressée par les invités que par le blabla de Ruquier. Même si c’est quelqu’un que j’aime et que je respecte, chauvinisme oblige… (il est havrais comme moi, et sa famille vit à deux pas de la mienne…)… j’avoue que ça me détend. Je ne cherche pas à me creuser la cervelle. Certaines interviews m’ont même pas mal appris sur l’invité interrogé…

Vous l’avez compris, je suis bon public… et un peu « people » sur les bords…

Le premier moment du Best Of fut consacré à Gersende et Francis Perrin. Je n’avais pas vu ce moment en direct, durant l’année 2012. J’avais dû roupiller, où nous étions sortis plus tard que prévu, ce samedi-là… je ne sais plus. Toujours est-il que j’avais entendu la maman de Jenfi me parler du fils de Francis Perrin, Louis. Elle avait vu une intervention de cet acteur chez Leymergie, dans l’émission qu’elle regarde le matin, si je me souviens bien… elle avait été touchée par l’histoire de ce papa d’enfant autiste. J’avais écouté. Mais sans chercher à me documenter par la suite sur le vécu de cette famille. Et là, ça venait à moi… là, un soir de vacances. Où la maladie de ma fille semble ne plus avoir d’emprise sur mon corps et ma tête…

J’ai vu plus qu’écouté. Le regard de Francis et Gersende Perrin, l’un envers l’autre, est probablement la chose qui m’en a appris le plus. Parce que tout était dit, là, dans leurs yeux. J’y voyais leur rencontre, leur amour, la naissance de leur fils, le choc, l’incompréhension… puis l’annonce du diagnostic, le combat, unis… le besoin de faire de cet incident de la vie une force et non un handicap… le couple qui s’en trouve renforcé… cet enfant qui donne un sens aux choses et qui apprend l’essentiel… ce besoin de se battre à ses côtés, de lui rendre le quotidien le plus facile possible… parce que dans ces deux regards, il y avait une incroyable certitude que cet enfant en valait tellement la peine… tellement…

Zoé, Julie et Manon ont regardé aussi… chacune était silencieuse, comme prise dans leur occupation, mais en fait, elles écoutaient… Manon était derrière moi, debout, accoudée au canapé… elle disait, tout doucement, « Il est comme moi, Louis »… puis « C’est un handicap fantôme, c’est vrai… »… elle a commencé à moins commenter quand Francis et Gersende ont abordé le thème de l’autonomie, du futur, de l’adulte que Louis pourra devenir… elle est partie se doucher, se mettre en pyjama… jenfi m’a apporté une tisane et Manon est venue me dire « Bonne nuit », la moue triste, le souffle saccadé… je me suis redressée du canapé et je lui ai demandé « Ca va pas Chérie? »… là, elle s’est frottée les yeux et j’ai entendu un « Non, ça va » étranglé, noué…

Je la connais pas coeur. Elle n’allait pas bien.

Jenfi et mon frère lui ont dit Bonne Nuit et ont vu qu’elle commençait à pleurer. Un « qu’est-ce qui se passe Manon? » de Jenfi a suffi à la rendre agressive et elle nous a tous envoyés promener…

On s’est tue.

Et je suis allée la voir dans sa chambre une fois ma tisane terminée…

Il est difficile de tirer les vers du nez de Manon. Elle ne lâche rien. Et il faut aller à la « pêche » pour obtenir un renseignement… j’ai donc procédé à l’aide du traditionnel questionnaire qui vise à dégrossir la situation : « C’est de moi qu’il s’agit Manon? J’ai dit ou fait quelque chose de mal? C’est Julie, Zoé ou papa? »… puis « C’est quelque chose qui est arrivé aujourd’hui, hier, il y a longtemps? »… « Ca a un rapport avec l’école, la rentrée au lycée qui t’angoisse??? »…. bref, il a fallu cinq minutes avant que je tombe sur le fond du problème et que je comprenne ce qui avait mis Manon dans cet état. Elle pleurait, me tournait le dos, enveloppée dans son duvet alors que j’étais assise sur le bord de son lit, à lui caresser les cheveux…

Louis sera autonome, selon ses parents, et aura une vie normale quand il sera adulte. Il aura un travail, un appartement… il se débrouillera seul… voilà ce qu’avait compris Manon. Et voilà ce qui l’avait mise en vrac. Elle ne se voit pas seule, chez elle. Ca la terrifie. Elle ne veut pas de petit ami non plus. Elle a gardé en tête le fameux 14 février où des garçons l’avaient attachée au fond de la cour de récré. Alors que c’était la fête des Amoureux. Si c’est ça l’amour, elle n’en veut pas. Elle a peur que Jenfi et moi attendions d’elle le même destin que ses soeurs. Un travail, un mari, une maison, des petits-enfants… elle ne sait pas si elle est capable de ça. L’école comme tout le monde, la maltraitance et l’intolérance à supporter, le brevet à décrocher… le Bac comme prochain défi… elle était d’accord. Mais après, elle ne sait pas… et elle ne veut pas l’envisager…

Je l’ai embrassée. Serrée contre moi malgré sa rigidité émotionnelle… je l’ai rassurée. Je sais au fond de moi, et depuis longtemps, que nous marchons sur des oeufs… que nous avançons, pas à pas… que certaines choses ont évolué au delà de nos espérances, à Jenfi et moi… et que d’autres coinceront sans doute… quoiqu’il arrive, nous serons là… et pour toujours…

Le petit vélo qui pédale dans ma tête chaque jour ne pense qu’à ça… il cogite, il prévoit, il anticipe… parce que sinon je risque de m’effondrer et que si mon esprit ne se prépare pas à toute éventualité, je ne sais pas si je pourrai m’enclencher… je n’ai pas peur, l’avenir lié au manque d’autonomie de Manon ne me terrifie pas. Je veux juste qu’on me permette d’y accéder… que la vie, la société, ne m’empêchent pas de faire en sorte que Manon soit entourée…

J’ai laissée s’endormir Manon, apaisée. Julie est venue vers moi pour savoir ce qui n’allait pas. Elle a compris. Elle m’a pris la main et m’a dit que quand nous ne serons plus là, Jenfi et moi, elle le sera. Et que Zoé aussi, sans aucun doute…

J’ai regardé la fin du Best of, un peu déconnectée, et vidée…

Et je me suis promise d’acheter le livre, dès que je pourrai, à mon retour…

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